Mon cheminement philosophique

Avant-propos

Depuis mon enfance, j’ai toujours aspiré – comme beaucoup sinon tout le monde – à suivre le «bon» chemin, celui de la sagesse. Je suis attirée par elle inéluctablement, irrésistiblement. C’est pourquoi j’appelle mon cheminement «philosophique», c’est-à-dire aimant la sagesse[1], la sagesse agissant elle-même comme un aimant, orientant ma vie.

Connaître la Vérité, savoir que mon parcours en ce monde a un sens et quel est le sens de la vie, ne m’ont jamais paru des options facultatives. J’en ai besoin pour être heureuse, vraiment, et alimenter mon élan de vivre et d’agir, et de tenir jusqu’au bout l’engagement de partager avec d’autres la quête de cette même Vérité qui a la capacité de nous unir.

Quand j’essaie de déterminer les étapes de mon cheminement en me rappelant des scènes de mon passé, les dates et la composition de ces scènes ont perdu de leur exactitude. Les souvenirs s’entremêlent, se confondent, et c’est dans cet espèce de tohu-bohu que j’essaie de retracer mon parcours.

Mais pourquoi ai-je retenu tel épisode plutôt qu’un autre et de cette manière?

Pour paraphraser un proverbe bien connu: ma mémoire paraît avoir des raisons que la raison ne semble pas connaître. Serait-ce justement parce que le cœur, au plus profond de moi, est impliqué?

Certaines parts de souvenirs m’ont touchée d’une façon particulière et, au fur et à mesure des années, d’autres franges de réminiscence se sont imprégnées dans ma mémoire de la même manière, s’agglomérant au même «endroit» et au même «temps», pourrait-on dire. Serait-ce ainsi que ma mémoire fonctionne?

Ma manière de décrire les épisodes de mon cheminement n’a donc pas les vertus d’une chronique fiable. Le témoignage que j’entreprends dans ces lignes – car il s’agit d’un témoignage –  traitera de toutes sortes de choses, sous différents angles, autant des évènements de la vie courante que des réflexions philosophiques, et sans ordre chronologique indispensable.

Car tout s’entremêle dans la vie. En même temps que nous vaquons à nos activités quotidiennes, nous avons soif de sens, nous sommes pressés de questions diverses, formulées ou informulées, qui attendent leur réponse. Du moins, c’est ainsi que j’avance dans la vie, en quête d’une découverte qui expliquera tout et remplira ce vide particulier que je ressens en moi et qui a sa raison d’être: être là tout simplement, comme un appel à être comblé, comme la place réservée pour quelqu’un de très cher que je vais rencontrer un jour, face à face.

Pour écrire mon témoignage, j’aurais pensé que les idées qui me seraient venues en tout premier lieu m’auraient effectivement ramenée à une sorte de commencement, de ligne de départ de ma quête. Mais c’est tout le contraire qui est arrivé. Alors j’ai décidé de vous livrer ces idées telles qu’elles me sont venues à l’esprit.

Je commence donc par où j’en suis aujourd’hui.

 

Premier chapitre: Entrée en matière par la fin

«Entrée en matière par la fin» est le titre que j’ai choisi pour ce premier chapitre. Je ne suis certainement pas rendue à la fin de mon cheminement. J’entends par «la fin», ce qui motive mon cheminement, depuis le commencement, c’est-à-dire son sens, sa finalité, ce vers quoi et surtout vers qui tend ma quête, encore aujourd’hui.

La quête de l’inconnue

Depuis combien de temps ai-je le projet d’écrire sur cette Inconnue?

Concrètement, à l’hiver 2007, alors que j’essayais de terminer ma thèse de doctorat en Études québécoises dans les délais prévus, j’ai écrit une centaine de pages à son sujet qui n’ont jamais fait partie du texte final. Rassemblées dans un cartable, ces pages sont en dormance depuis ce temps.

Mon propos ayant toujours été à la base de parler d’Elle, il y a bien ici et là dans ma thèse quelques références qui pointent dans sa direction [2]. J’ai aussi pigé quelques lignes dans ces pages en réserve, que l’on retrouve dans une couple d’articles [3]. Mais la communication du système de pensée aperçu en 2007, qui prend son point de départ en Elle, est demeuré à l’état de projet, un projet qui me tient littéralement au coeur.

Le projet d’écrire sur la Trinité (car il s’agit d’Elle) remonte donc à 2007, mais le désir inconscient que j’en avais pourrait remonter à mes premiers cours d’algèbre.

J’étais fascinée par ces inconnues, x ou y, dont il nous fallait trouver la valeur. Il y a une logique algébrique qui nous permet de résoudre une équation. Ainsi la variable inconnue se découvre à partir du connu.

Si           x + 2 = 4,
alors     4 – 2 = x.
Or         4 – 2 = 2,
donc     x = 2.

Élémentaire, n’est-ce pas? Mais tellement merveilleux!

J’ai toujours été attirée par ce qui est élémentaire, fondamental dans les sciences, et parmi les sciences, j’ai préféré tour à tour l’algèbre, l’ontologie, la métaphysique. Ce sont des sciences qui ont la réputation d’être compliquées ou au moins complexes. En outre, le langage utilisé par les experts en ces domaines prend souvent une tournure tellement alambiquée qu’il décourage l’auditeur ou le lecteur. Je le sais pertinemment car j’ai moi-même appris ce langage raffiné au cours de mes années d’université et je peux être particulièrement «subtile» si je le désire, ou même sans m’en apercevoir.

Pourtant, au départ, tous les scientifiques et philosophes réputés qui se sont consacrés aux sciences dites fondamentales partent des mêmes éléments de base qui sont accessibles à tous. C’est ça qui m’a toujours captivée au plus haut point. Je m’intéresse au point de départ de la pensée qui détermine, en vertu des quelques éléments qui le constituent, ce qui s’ensuivra. Autrement dit, le ou les éléments que l’on met à la base d’une réflexion conditionne tout le reste. Dans bien des cas, quand on connaît cette base, on peut déjà «en partant» avoir une certaine idée de la portée de ce qu’on va entendre ou lire.

Peut-être est-ce lié à ce qui précède, mais je dois avouer que je ne suis pas une grande lectrice. Ils sont rares, si l’on considère mes nombreuses années d’études et de recherches, les livres que j’ai lus d’un couvert à l’autre. Je commence toujours par lire l’introduction et même les premiers mots d’un livre. Puis la fin. Ensuite, je consulte la table des matières pour comprendre la logique d’exposition. Si un titre attire mon attention, j’y cours et je parcours le chapitre jusqu’à ce que je trouve un passage qui me donne à penser. Sinon, je referme le bouquin et le remet sur la tablette.

Cette méthode peut paraître irrévérencieuse à l’égard des nombreux auteurs qui ont mis tant de sueur dans leur travail, mais j’ai toujours lu, je crois, comme quelqu’un qui cherche quelque chose de précis. Je ne suis pas vraiment une lectrice cultivée mais plutôt du type recherchiste. Ce qui est curieux, c’est qu’il me semble avoir amorcé ma recherche alors que le but m’était encore inconnu. Celui-ci a commencé à se révéler par l’entremise d’une rencontre, celle d’un étudiant qui suivait le même cours que moi au Collège. J’y reviendrai.

À supposer que…

Si je ne lis pas tant que ça, je note par contre beaucoup. Lorsqu’un texte attire mon attention, qu’importe le genre, j’écris le passage et je le relis maintes fois pour en dégager le plus de sens possible(s), car il me presse de découvrir ce qui a bien pu susciter ainsi mon intérêt. Quelqu’un a dit que les notes que l’on prend sont déjà l’expression d’une réflexion personnelle. En effet, tous ne notent pas les mêmes choses ni de la même façon.

Quelques-unes des citations que j’ai retenues au cours de mes incursions dans les livres sont devenues des points de repères pour ma réflexion et j’y reviens sans cesse.

J’ai pris l’une d’entre elles chez Nietzsche, un philosophe athée. Ce sont les premiers mots de sa Préface de Par-delà bien et mal : «À supposer que la vérité soit femme…»

Il s’agit d’une entrée en matière logique: «À supposer que…», que l’on pourrait poser en termes algébriques:

Si vérité = femme,
alors x = homme.

Que dit Nietzsche de cette inconnue «x»?

À partir du présupposé «que la vérité soit femme», comment résout-il l’équation? Que le point de départ soit ironique chez lui – il était misogyne – importe peu ici.

À supposer que la vérité soit femme, n’a-t-on pas lieu de soupçonner que tous les philosophes, pour autant qu’ils furent dogmatiques, n’entendaient pas grand-chose aux femmes et que l’effroyable sérieux, la gauche insistance avec lesquels ils se sont approchés de la vérité, ne furent que des efforts maladroits et mal appropriés pour conquérir justement les faveurs d’une femme?

Nietzsche soupçonne bien quelque chose, mais la question reste posée de la valeur à accorder à cette variable inconnue qu’est l’homme en regard de la femme. Ce qui a attiré mon attention, et qui la retient toujours, c’est le fait que ce philosophe ait exprimé le rapport à la connaissance de la vérité dans les termes du rapport entre l’homme et la femme.

Et j’ai noté en marge de cette citation:

vérité ≠ quelque chose (concept, idée)
vérité = quelqu’un

Les exceptions et la règle

Une autre de mes citations fondatrices provient de l’oeuvre qui a fait l’objet de ma thèse de doctorat. J’avais été frappée et même bouleversée par ce que dit le personnage principal au tout début du film québécois: «Le Sexe des étoiles». La jeune adolescente s’adresse ainsi à son père:

Savais-tu ça ?… C’est rempli de couples, dans l’univers. Les trous noirs et les quasars, les étoiles doubles, les galaxies doubles… Tout marche en couple dans le monde. Tout se tient deux par deux, partout partout… C’est dégueulasse.

Le total désenchantement qui se dégageait de cette réplique sortie de la bouche d’un personnage aussi jeune m’a pour ainsi dire poussée à chercher une réponse qui puisse ranimer l’espérance. C’est ce qui m’a déterminée à faire ma thèse sur ce film.

Comme il s’agissait de l’adaptation cinématographique d’un roman, je me suis procuré le livre en question. Les chapitres étaient dépourvus de titres qui auraient pu aiguiller ma lecture. Alors j’ai ouvert le livre au hasard, presqu’en son milieu, et suis tombée sur le passage qui sert justement de fondement à la réplique du film qui m’avait touchée:

Couples. Accouplements. Les êtres humains fonctionnaient en couples, rivés deux par deux à leurs courts destins de bipèdes, il semblait y avoir une loi inexorable qui disait que cela était bon et devait se perpétuer ainsi. Nécessité d’un corps autre auquel s’agglutiner. Devrait-elle fatalement passer par là, n’existait-il pas des exceptions?

Le sujet de ma thèse devint clair: j’analyserais «Le Sexe des étoiles» de Monique Proulx à partir de l’angle délimité par cette réplique du film et ce passage du livre, qui réfèrent tous deux explicitement à des passages de la Bible: «Toutes choses vont par deux» (Ecclésiastique 42, 24) et «Dieu vit que cela était bon» et même «très bon» (Genèse 1).

C’est sous cet angle que Monique Proulx a choisi d’exprimer le désarroi d’une jeune fille dont les parents sont séparés et le dégoût que celle-ci ressent face à la vie. Son père, un brillant scientifique qu’elle vénère, a quitté la maison et n’a jamais répondu à ses lettres. Or voici qu’il refait surface, mais «transformé» en femme. Dans le scénario, également écrit par la romancière, la jeune fille passionnée d’astronomie fait à son père transsexualisé cette allusion lourde de sens: «Moi, j’aime les étoiles parce qu’elles ont pas de sexe.»

Dans son oeuvre, l’auteure – qui jouit, par ailleurs, d’une excellente formation scientifique – met en interaction des niveaux de rapports que les sciences habituellement s’appliquent à distinguer. Par exemple, elle insère des références au premier récit biblique de la Création et les fait interagir avec une conception scientifique de l’univers qui tient compte des développements les plus récents de l’astrophysique. En plus, elle assortit ces deux conceptions habituellement opposées à une problématique anthropologique: celle des vicissitudes du couple sexuel.

La façon dont on conçoit le projet de Dieu et le fonctionnement de l’Univers conditionnerait-elle notre façon de voir aussi le rapport entre l’homme et la femme? Ou serait-ce l’inverse? En tout cas, s’il existe une loi de l’univers selon laquelle tout se tient deux par deux, comme le dit la Bible, et comme le constate Camille, on découvre que ce que la jeune fille souhaiterait, ce sont des êtres humains faits à l’image des étoiles de l’espace sidéral: des êtres humains qui «ont pas de sexe».

À cet égard, les noms choisis pour les trois personnages de cette famille éclatée sont significatifs: la mère et la fille portent des prénoms qui peuvent aussi bien être masculins que féminins: Michèle et Camille. Mais le prénom le plus révélateur est sans doute celui de ce père-femme (transsexuel): Marie-Pierre. J’ai su qu’à l’origine, Monique Proulx avait pensé à un autre prénom composé: Marie-Joseph, mais qu’elle y avait renoncé parce que «Joseph», à son sens, ne faisait pas assez «viril». Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire?

D’une part, l’utilisation du prénom composé veut refléter deux réalités associées, disons, dans ce cas précis, féminité-virilité. Si le prénom Joseph n’a pas été retenu parce qu’il ne fait pas assez viril, cela suggère bien évidemment que celui de Pierre y parvient. À partir de quels critères?

Pour nommer la nouvelle réalité du personnage transsexuel, Monique Proulx a choisi de puiser dans les prénoms bibliques: «Marie», la mère de Jésus, et «Pierre», le chef des apôtres. Nous savons, par les Évangiles, que Pierre était marié puisqu’il avait une belle-mère, mais Joseph l’était aussi, et avec Marie en plus (!). Par contre, c’est à Pierre que Jésus a remis les clés du Royaume et c’est lui qui s’est interposé lorsque les soldats sont venus pour arrêter Jésus, il a même coupé l’oreille de l’un d’entre eux avec son glaive. Étaient-ce là les signes de sa virilité: le pouvoir des clés et celui du glaive?

Qu’est-ce qui pouvait bien disqualifier Joseph a priori en ce qui concerne la mâlitude? Pourtant, m’étais-je dit alors, c’était bien le prénom composé de «Marie-Joseph» qui avait été le premier à venir à l’esprit de l’auteure. Ce fait m’apparaissait en lui-même significatif. Notre imagination répond souvent à des intuitions profondes que le raisonnement subséquent critique et malheureusement élimine. Or, dans ce cas, le prénom Marie-Joseph me semblait parfaitement correspondre au désir manifesté par le personnage de Camille: un univers qui «a pas de sexe», aspiration que le mariage virginal et fécond de Joseph et Marie incarne fort bien. En tant qu’homme et femme, ne sont-ils pas justement des «exceptions» échappant à l’agglutinement sexuel des couples dont la perspective répugne tant à la jeune fille: «Devrait-elle fatalement passer par là, n’existait-il pas des exceptions?»

C’était comme si le personnage de la jeune Camille était pris entre les exceptions et la règle.

Si règle                              =         couple (agglutinement),
alors exceptions             =         x et y (non-agglutinement).

Dans le contexte romanesque du «Sexe des étoiles», le malaise de civilisation exprimé par chacun des personnages est d’autant plus aigu que l’univers tout entier apparaît constitué ainsi: «tout marche en couple dans le monde». Selon cette loi inexorable, ce déterminisme aveugle, chaque être humain serait voué à l’agglutinement avec un autre, dans une tension humaine constante, qui conduit presqu’inéluctablement à la fusion ou à l’affrontement, dans la quête de sa propre identité et de sa propre fin.

Dans cette perspective, Marie et Joseph échappent effectivement à la règle. La virginité de Marie étant accompagnée de la maternité ne nie pas sa «féminité», mais l’apport virginal de Joseph à cette conception est certes moins évident. Il n’y a pas de «signe» extérieur. Si l’on attache le caractère de virilité à la relation d’ordre sexuel, réputée ne pas avoir eu lieu, alors oui, on peut comprendre que Joseph ne réponde pas à la manière habituelle de concevoir ce qu’est la virilité, mais cela, à mon sens, est loin de suffire à l’exclure de l’équation, peut-être même est-ce le contraire. Si ces exceptions sont annonciatrices d’un monde à venir et en devenir, d’exceptionnel par rapport au monde actuel, le mariage virginal de Marie et Joseph peut devenir le prototype d’un rapport homme et femme renouvelé, sans agglutinement. C’est ce que je pense.

Mais qui peut dire qui nous sommes réellement et quel est le sens de notre vie et de notre mort, de nos rapports humains et de cet univers dont nous sommes, chacun et chacune, partie prenante? La fictive Camille du «Sexe des étoiles», si elle ne se pose pas la question directement et en ces termes, en espère peut-être désespérément la réponse, une réponse qui, au lieu de toujours décevoir et esseuler, exalte et entraîne!

C’est dans cette visée que la révélation de la Trinité entre en ligne de compte. Elle permet de soulever une partie du voile pour que nous puissions trouver des pistes de réponse à nos questions, même les plus intimes.

Mon postulat

Dans le contexte, «aseptisé» en quelque sorte, des spécialités scientifiques modernes (sciences exactes ainsi que sciences humaines), on perd facilement de vue que tous les êtres, à tous les niveaux, sont reliés et en interaction. Il est vrai que nous sommes de plus en plus familiarisés avec l’idée d’écosystème quand elle s’applique aux plantes, aux animaux, au climat, à l’environnement en général, mais jusqu’à quel point nous rendons-nous compte qu’il existe un Écosystème plus global qui relie l’Univers, Dieu et l’Humanité?

Ce qui m’est apparu avec force, et qu’il me presse intérieurement de dire, c’est que la Trinité, cette Inconnue que je cherchais depuis pratiquement ce qu’on appelle l’âge de raison, et dont on n’aurait su découvrir la valeur si elle n’avait été révélée par le Christ, est la clé de compréhension de tout cet Écosystème. Si nous voulons établir notre vision des choses et découvrir le sens de la vie humaine à partir de ce qui est fondamental, la Trinité doit être au point de départ de notre pensée, de celle de l’Église universelle en premier lieu, puisque celle-ci a reçu le mandat de l’annoncer: «Allez enseigner toutes les nations et baptisez-les au nom du Père et du Fils et de l’Esprit» (Matthieu 28, 19).

Je suis arrivée à ce postulat, encore incongru aux yeux de la science, même théologique, par deux voies qui convergent finalement, deux voies pour ainsi dire contemporaines l’une de l’autre, en même temps que très anciennes: la voie des penseurs grecs archaïques et celle de la Genèse biblique hébraïque.

Les sources oubliées

Lors de mes études de Bac en philosophie, je n’avais pas été emballée par les philosophes grecs qui étaient au programme des cours fondamentaux. La multitude des concepts chez Aristote et les longues chaînes de raisons que l’on retrouvait dans les Dialogues de Platon étaient choses abstruses pour quelqu’un comme moi issu d’un système d’éducation en pleine révolution. Celui-ci s’établissait en marge de la logique formelle et de la scolastique autrefois prisées, pour se lancer dans la transmission d’idéologies sociales et politiques. En étudiant les Grecs, c’était comme monter dans un train qui roulait déjà depuis fort longtemps et parcourir un trajet autrefois obligatoire, mais rarement suivi de nos jours.

De plus, confinée aux commentaires des érudits, la philosophie grecque que j’ai connue fleurait la scolastique. Les commentateurs persillaient leurs analyses pointues de mots, de phrases, voire de passages entiers écrits en grec, sans qu’aucun élément de traduction ne soit disponible à la lecture immédiate, supposant, j’imagine, qu’on se devait de connaître le grec pour étudier les philosophes grecs. Mais pour moi qui «cherchait» quelque chose de précis quoiqu’encore inconnu, cette exigence académique était démotivante. Je n’ai pas eu la patience ni le courage de m’astreindre à suivre des cours de langues anciennes et je me suis contentée de suivre, sans état d’âme particulier, mes cours sur Platon et Aristote. C’est dans le même état d’esprit que j’ai étudié la philosophie médiévale qui était au programme, car pour celle-ci, c’est le latin qu’il m’aurait fallu maîtriser.

On proposait également quelques cours consacrés à des philosophes chrétiens. Ceux-ci eurent leur heure de popularité, vite passée toutefois, car leurs oeuvres n’avaient pas l’envergure des grandes fresques thomiste et augustinienne. Elles comportaient sans doute chacune une dose d’originalité, mais elles m’apparaissaient bâties un peu comme des best-sellers, tout contre les idéologies à la mode: anarchisme, existentialisme, idéalisme, pragmatisme, rationalisme, libéralisme, socialisme, mais «chrétiens», disait-on. Je dois l’admettre, ces philosophies ne sont jamais parvenues à susciter mon intérêt.

Puis il y eut, une quinzaine d’années plus tard, alors que j’étudiais encore dans quelque autre université, la découverte d’un livre de poche dont Jean Brun était l’auteur, intitulé simplement: «Les Présocratiques». J’ai pris en notes des pans entiers de cet ouvrage. À sa lecture, j’ai compris que mon manque d’intérêt pour les Grecs pouvait avoir eu pour raison, outre ma paresse concernant l’apprentissage des langues étrangères, le fait qu’il me manquait le point de départ de ces penseurs de l’Antiquité, et, par conséquent, les éléments de base qu’ils avaient découverts et sur lesquels se sont construites, par la suite, toutes ces universités du savoir, y compris les écoles de pensée qui ont été fondées sur des présupposés qui allaient à l’encontre.

Tous les fragments des Présocratiques collectionnés par Jean Brun, je les ai entièrement transcrits dans un cahier à part. J’allais trouver, dans ces quelques phrases et paragraphes écrits des siècles avant la révélation chrétienne, ce que j’appellerais une dualité féconde: l’Un et le Multiple. À ma grande stupéfaction, j’avais découvert des idées qui en aucune manière n’ont été dépassées, malgré tous les développements subséquents de la pensée. Ils avaient même pensé l’atome!

Pourquoi? Parce que les Présocratiques parlent tous du COMMENCEMENT.

Les Présocratiques se situent au point de départ de la pensée et ce point demeure le même pour tous encore aujourd’hui. Or, libres de nos injonctions modernes, les premiers philosophes «théologisaient» aussi. Comment faire autrement devant l’harmonie évidente du cosmos?

J’ai été particulièrement frappée par leur sensibilité commune à la complémentarité des éléments primordiaux qui constituent l’univers (air, terre, feu, eau, et d’autres encore); chaque philosophe privilégie une combinaison d’éléments (le Multiple) ou bien un élément harmonisateur des autres (l’Un). De même, il y avait leur manière de mettre en rapport ce qui s’oppose, notamment par la voie d’un concept appelé «coïncidence ou coexistence des opposés». Comme l’a fait remarquer Aristote: «En tout cas, tous prennent pour principes les contraires.» (Physique, Livre I [5])

La Bible aussi traite du point de départ et elle ne fait pas que de la théologie, elle situe d’emblée ce COMMENCEMENT au sein d’une conception cosmologique tout à fait indépendante des récits mythologiques qui avaient cours à cette époque. De surcroît, elle est bien la seule à présenter une cosmo-théologie qui donne à l’être humain une place aussi significative dans l’ensemble du cosmos et le projet de Dieu. Elle donne un sens non seulement à l’organisation de l’univers mais un sens à l’histoire de l’humanité.

Donc, à la même époque que les Présocratiques, les Écritures bibliques elles aussi s’inscrivent dans l’histoire. Elles débutent sur un récit de création qui évoque lui-même l’Un et Multiple. Dieu y est appelé Elohim («Dieu», en hébreu), un nom dont la terminaison en «im» indique le pluriel en hébreu, mais qui est utilisé au singulier dans le récit. Il est le créateur du cosmos comme de l’être humain qui en fait partie et qu’il a créé un et multiple à Son image et ressemblance, c’est-à-dire homme et femme, eux-mêmes appelés à se multiplier.

Puis vient le 3e chapitre de la Genèse qui marque la chute de l’être humain dans la dynamique de désir-domination entre la femme et l’homme, cette dynamique divisive du «sexe». La Bible situe cette chute dans le contexte d’un arbre dont le fruit semble désirable pour acquérir la connaissance et pour, comme il fut aussi suggéré, «devenir comme des dieux». La mise en garde concernant cet arbre manifeste la volonté de Elohim qui a tout créé en harmonie. S’écarter de cette volonté pour suivre la théorie Adverse qui contredit ce que Elohim a dit: «Vous ne mangerez pas du fruit de cet arbre», entraîne la perte radicale du sens de son oeuvre créatrice, où tout est bon, et du projet de bonheur qu’elle initie.

Toute l’histoire hébraïque puis évangélique, depuis et dès le couple déchu, vise la rénovation de ce projet jusque dans notre vision devenue trouble quant il s’agit de saisir ce qu’est l’Univers, Dieu et l’Humanité. Nous sommes en quête de notre véritable identité, du sens et du but de notre vie, qui sont aussi inscrits dans l’Histoire du monde qui est en train de s’accomplir.

En comparant les fragments des Présocratiques et les récits de créations de la Genèse biblique, il me semblait toujours qu’il fallait évoluer de l’Un vers le Multiple et du Multiple vers l’Un. Quasi contemporaines, ces deux sources s’appliquent à refléter l’univers dans ses différents éléments, selon des conceptions qui visent l’universalité. Les penseurs du COMMENCEMENT «cosmologisent» et «théologisent» tout à la fois. En fait, toute cosmologie véritable est une théologie, et vice versa. La Genèse biblique va plus loin encore: elle révèle le sens de notre humanité et sa destinée. Car toute cosmologie, toute théologie, ne peut être conçue sans inclure une compréhension de ce qu’est l’être humain, sans «anthropologiser».

Dans la centaine de pages que j’ai écrites sur la Trinité en 2007, la majorité puise à ces deux sources que je trouve éminemment riches et dont je me propose, non pas de faire une nouvelle thèse, mais de témoigner sur le mode d’une conversation écrite, dans l’espérance que la pensée de la Trinité nous devienne de plus en plus présente, familière, indispensable, et inspirante, bien qu’elle conservera toujours sa part de mystère.

En réponse aux interrogations de la Camille de Monique Proulx, ce témoignage voudra montrer que Marie et Joseph (un Joseph vraiment homme, au sens le plus plein du terme), et Jésus, qui est le Fruit de leur mariage virginal et fécond, font tous trois partie de l’Histoire humaine, et qu’ils constituent, au niveau anthropologique, le point d’arrivée en quelque sorte, la réalisation du projet initial de Dieu, trinitaire, afin que ce projet puisse dès lors s’étendre à toute l’humanité. C’est, au fond, ce qui constituait ma véritable thèse.

Complémentarité

La révélation de la Trinité ouvre des voies qui sont tellement universelles qu’on ne peut prétendre pouvoir les décrire dans les détails. Il me semble que cela nécessiterait au point de départ une manière de penser qui articule la connaissance de l’Univers (cosmologie), celle de Dieu (théologie) et celle de l’Humanité (anthropologie).

Je mentionnais, plus haut, dans mon cheminement, la rencontre d’un étudiant lors de mes études collégiales au début des années soixante-dix. Depuis 1984, nous suivons le même parcours, travaillant de concert à l’élaboration de ce que nous avons appelé: le principe de complémentarité. L’idée de complémentarité m’a été communiquée par ce collègue et ami qui a fait son mémoire de maîtrise en théologie sur l’enjeu symbolique de la complémentarité du couple pain-vin dans l’Eucharistie[4]. Dans ce mémoire, on y voit justement à l’oeuvre l’articulation entre cosmologie, théologie et anthropologie, ainsi qu’une application ecclésiologique que je vais essayer de résumer ici en quelques mots.

Le système symbolique choisi par le Christ pour faire mémoire de lui est composé de deux éléments représentatifs du cosmos: le pain et le vin, qui eux-mêmes manifestent la complémentarité fondamentale du solide et du liquide. Cette complémentarité n’étant pas «maintenue» dans la pratique pastorale de l’Église, dans la mesure où seul le pain est partagé à l’ensemble du peuple et le vin réservé au prêtre, le clivage opéré entre le pain et le vin (cosmologie) peut ainsi être mis en parallèle avec le clivage entre laïcs et clercs (théologie) et, finalement, le clivage entre femmes et hommes (anthropologie), clivages qui conditionnent la conception que l’on se fait de l’Église et qui s’exprime dans une structure essentiellement cléricale.

L’un de mes premiers approfondissements personnels à ce sujet fut de découvrir qu’il existait un clivage correspondant dans le champ philosophique qui était le mien, un clivage qui s’opère par le biais d’un principe logique :

Il y a, dans les êtres, un principe au sujet duquel on ne peut pas se tromper, mais dont, au contraire, on doit toujours reconnaître la vérité: c’est qu’il n’est pas possible que la même chose, en un seul et même temps, soit et ne soit pas, et il en est de même pour tout autre couple semblable d’opposés.

C’est simple. Et péremptoire. Il est impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps, et donc, rien ni personne ne peut être une chose et son contraire à la fois.

Ce principe dit de «non contradiction» qui nous vient d’Aristote est au fondement de la logique tel qu’on l’entend ordinairement, et celle-ci se trouve elle-même à la base de toutes les sciences, y compris la théologie. Or, il m’est apparu soudain que ce principe de base instituait un clivage : certaines «réalités» se trouvaient pour ainsi dire exclues de la science en tant que «logiquement» contradictoires, notamment, tout ce qui relève de l’Un et du Multiple puisqu’il s’agit d’un couple d’opposés.

Selon la logique aristotélicienne, puisque l’Un est le contraire du Multiple, il faut donc choisir entre les deux quand il s’agit de définir l’Être. Autrement dit, «logiquement», c’est l’Un OU le Multiple, jamais les deux à la fois. Pour Aristote, c’est l’Un qui prévaut sur le Multiple. C’est ainsi qu’il parvient à se dégager de la conception polythéiste des récits mythologiques pour affirmer que l’Être divin est Un. Même les logiques dialecticiennes qui s’opposent à la logique d’Aristote demeurent tout contre ce principe qu’il a établi, puisqu’elles ne font qu’adopter la position contraire, privilégiant le Multiple à l’Un.

C’est ainsi que j’ai découvert, je crois, une des raisons pour lesquelles étaient encore plus ou moins exclues de nos systèmes de pensée:

  • la Révélation trinitaire de Dieu -> à la fois Un et Trois ;
  • la nature de l’être humain créé à Son image et ressemblance, homme et femme -> à la fois Un et Deux ;
  • et, finalement, l’idée même d’une constitution de l’univers qui serait inhérente à la nature de l’Être divin et de son projet créatif -> à la fois Un et Multiple.

Les principes de la logique ne sont pas faux absolument mais ils ne suffisent pas, me suis-je dit. Ils sont in-complets, ne serait-ce que du fait qu’Aristote ne pouvait pas tenir compte de la Trinité avant qu’elle ne soit révélée, comme les Écritures bibliques de l’Ancien Testament d’ailleurs. Par contre, ces deux voies étaient prédisposées à accueillir la Révélation, tandis que les philosophies postérieures à celle-ci qui en font fi s’enferment irrémédiablement dans le cadre de leurs propres prémisses, qui excluent généralement l’idée même d’un Dieu, et qui plus est, qu’il soit Quelqu’un et non quelque chose comme une énergie.

Or, le principe trinitaire nous révèle, entre autres, que l’Être à l’origine de tout ce qui existe est à la fois Un ET Multiple; la complémentarité des uns ET des autres qui en émane est fondamentalement féconde et appelle à être Un.

Perspectives

Malgré le ton grinçant de ses oeuvres, la lecture de Nietzsche a toujours réussi à susciter chez moi cet intérêt qui apparaît lorsque l’on touche à la vérité que je cherche à approfondir. Il décrit bien les avatars de la pensée, cette dogmatisation justificatrice d’une certaine façon de concevoir les rapports entre les hommes. Il veut se libérer du clivage opéré par la dichotomie bien et mal. Mais il se détourne de la Révélation de la Trinité et, par conséquent, du rapport entre l’homme et la femme et de tout ce qui est autre que lui-même, au profit de cette idée égocentrique d’un Surhomme à la puissante volonté, dont il se veut l’incarnation ou, à tout le moins, le précurseur.

Marchant à contre-courant, pensait-il, de l’Évangile, se qualifiant lui-même d’Antichrist dans une autre de ses oeuvres, il termine Par-delà bien et mal sur un Postlude poétique intitulé: «Du haut des monts», dont voici les derniers vers:

Il était midi, et il n’y eut plus Un mais Deux…
Maintenant nous célébrons, unis, certains de la victoire,
La fête des fêtes:
Zarathoustra est venu, l’ami, l’hôte des hôtes!
Maintenant le monde rit, le morne rideau
s’est déchiré,
La lumière a fêté ses noces avec la nuit…

Nietzsche soupçonnait-il qu’il cachait sous ses vers ésotériques des parts de la Vérité, comme des fragments de cette Révélation dont le Zarathoustra, en lui, ne voulait rien entendre, bien qu’il se les soit appropriés?

Il avait donné un sous-titre assez pompeux à Par-delà bien et mal: «Prélude à une philosophie de l’avenir». Mais quelle est la philosophie de l’avenir? Celle de l’Antichrist de Nietzsche ou celle du Christ annoncée par Paul?

Un jour, l’apôtre Paul se présenta devant l’Aéropage et révéla aux philosophes assemblés quelle était cette divinité inconnue qu’ils adoraient sans le savoir. Quand il voulut développer davantage sa pensée et en tirer des applications pour la vie concrète, dont celle de la résurrection à venir de la chair, on le renvoya aux calendes… grecques.

Quelques-uns néanmoins s’attachèrent à lui et crurent, Denys l’aréopagite, une femme nommée Damaris, et d’autres avec eux. (Actes des Apôtres 17, 34)

Je me prends à espérer que soit brisé, par l’engagement de nouveaux Denys et Damaris, le cercle herméneutique et hermétique des philosophies et sciences encore incrédules ou distraites du principal, et que la Trinité, cette Inconnue révélée par le Christ, devienne le fondement logique et ontologique de la pensée humaine, unissant les réalités de la Terre à celles des Cieux, au-delà de tout clivage.

C’est pourquoi je me suis résolue à témoigner de mon cheminement philosophique.

 

 


[1] Le mot «philosophie» vient du grec et signifie littéralement: amour (philo) de la sagesse (sophia).

[2 Si quelqu’un désire feuilleter ma thèse: Thèse 2008 (http://depot-e.uqtr.ca/1169/1/030105066.pdf)

[4] Voir Symbole et Eucharistie par Jean-Marc Rufiange.

Ce contenu a été publié dans Francine Dupras. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 Responses to Mon cheminement philosophique

  1. Claudette dit :

    Merci, Mme Dupras, cela se lit comme un roman. Vous m’avez captivé, parce que vous voulez parler d’Elle. J’aime votre approche de logique.
    Cela nous fait toujours du bien d’entendre parler d’Elle. Tous nous la prions sans la connaître à fond. Et la connaître nous aidera à l’aimer davantage et y avoir recours encore plus. Le monde à besoin de la connaître. Moi je l’ai connu par la foi de mes parents et par grâce, mais de nos jours, la connaître par le biais de la logique mettra le bec clos à ceux qui rit de la foi de nos parents ou ceux qui ne savent pas c’est quoi la foi. Pour ceux-ci une porte s’ouvre.
    Bon courage, cela demande des efforts mais en vaux la peine.
    Merci

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.