Premier récit de la création. Chapitre 1 – La structure du Premier récit de la création

Introduction: Dynamique sémantique des deux récits bibliques de la création

Notre projet initial était de proposer une lecture du second récit de la création, le récit de l’Éden, surtout à cause de l’implication du rapport homme/femme qu’il élabore en profondeur. Il nous est cependant vite apparu clair qu’une analyse du premier chapitre de la Genèse s’imposait tout autant et était en fait inévitable.

Le premier récit de création nous trace un tableau systématique et général, essentiellement cosmo-théologique du monde, avec ses structures, ses ordres et, finalement, ses êtres. L’action de Dieu y est décrite à de multiples niveaux correspondant à la profondeur de son être.

Le second récit se penche davantage sur l’événement de l’Humain, l’approche est surtout anthropologique. Il pose d’abord les rapports entre Dieu et l’Humain, puis entre l’Humain et le monde, et enfin entre l’homme et la femme, en termes structurels.

Le premier récit de la création s’impose donc comme un contexte idéal pour approfondir l’idée d’une complémentarité du rapport homme/femme, et, qui plus est, il pose les fondements et répond comme en écho au propos du second récit.

En fait, les deux récits sont eux-mêmes complémentaires et nécessaires pour saisir la richesse de sens attribuée au rapport homme/femme dans les premiers chapitres de la Genèse.

 Nous allons tout au long de cette analyse concentrer nos efforts sur le sens du couple “Zakar ou-Neqeva” qui apparaît dans le premier récit et que l’on traduit généralement “homme et femme” avec la connotation “mâle et femelle”.

Le premier récit de la création est éminemment structuré. Cette structure est une part importante de sa signification. En le structurant ainsi, l’auteur veut faire ressortir la logique inhérente au projet de Dieu-Élohïm.

À nos yeux, le déploiement structurel du récit avec son sommet, la création de ADaM, démontre aussi que ADaM est unique dans la création et que sa création « Homme! et Femme! » (Zakar ou-Neqeva) [ZKR YNQBE],  le distingue du reste de la création et du reste des êtres vivants. Les points d’exclamation de même que les majuscules que nous employons dans l’expression “Homme! et Femme!” veulent signifier ce statut privilégié.

Il en ressort par conséquent aussi que les mots hébreux “zakar” et “neqeva” ne doivent pas être traduits “mâle” et “femelle” ou encore “homme” et “femme” avec cette connotation. C’est ce que nous nous allons nous efforcer de démontrer.

À ce moment-ci, nous voudrions avertir les lecteurs qu’ils rencontreront au fur et à mesure de notre argumentation des éléments de transcription (mis entre parenthèses) et de translittération [mis entre crochets], comme dans le cas présent: « Homme! et Femme! » (Zakar ou-Neqeva) [ZKR YNQBE]. Ces précisions viennent étayer la traduction que nous privilégions pour certains mots et expressions de la version originale du texte génésique qui est en hébreu.

Pour les lecteurs intéressés à la “Méthode de translittération/transcription” utilisée dans ces pages, elle se trouve décrite sur cette Page Annexe.

Chapitre 1. La structure du premier récit de la création

La base

L’aspect le mieux connu de la structure du premier récit de la création est la répartition des évènements en sept jours, que l’on désigne sous le nom grec “heptameron” signifiant “sept jours”.

Il faut cependant indiquer que la structure du texte est faite de manière à inclure les premiers six jours de la création entre une partie introductive, que nous avons appelée « Bereshit », et la partie finale correspondant au jour le septième que nous avons appelée, comme il se doit, « shabat ».

Cette inclusion des six jours est en elle-même significative. Les évènements proprement dit de “création” se déploient en réalité sur six jours (“hexameron”), que vient conclure le jour le septième, formalisant la structure des jours de façon asymétrique. Le jour le septième a donc un statut “à part”, “particulier”, non seulement parce qu’il n’est pas un jour de création en tant que tel, mais encore qu’il est porteur d’un sens original et indicatif en regard des six premiers jours dont il marque l’achèvement.

Structure élémentaire du premier récit de création:

Bereshit (Gn 1, 1-2)

Hexameron, i.e. les six jours de création (Gn 1, 3-31)

Shabat, i.e. le jour le septième (Gn 2, 1-3)

Voici notre traduction littérale du Premier récit de la création. Il s’agit d’une traduction mot pour mot et dans le même ordre que dans l’original hébreu. Les quelques mots français qui ont été mis entre parenthèses ont été ajoutés pour les besoins de l’intelligibilité. Cette traduction, qui reflète aussi la structure élémentaire du texte, servira de base à notre interprétation.

mot-à-mot

 

On peut déjà entrevoir toute la force sémantique que recèle cette structure élémentaire du premier récit, les six jours de création étant insérés entre le “commencement/principe” (Bereshit) et la “fin” (Shabat).

Certains exégètes ont noté le fait que, dans le texte hébreu, le verset 1 débute ainsi:

BERESHIT BARA ÉLOHÏM “AT”…

Que l’on peut traduire:

En principe Élohim crée “את”…

Il faut se rappeler que l’hébreu s’écrit de droite à gauche – au contraire du français -, c’est pourquoi les deux lettres hébraïques את doivent être lues “AT” : “A” pour Alef, première lettre de l’alphabet hébreu, et “T” pour Tau, la dernière lettre de cet “alefbet”.

 “Alpha et Omega”, disent nos bibles. En réalité, il s’agit plutôt des lettres hébraïques Alef et Tau, auxquelles on a fait correspondre les lettres grecques “alpha” et “omega” parce que nos bibles s’appuient sur une version du texte en grec. Alpha et Omega étant la première et dernière lettre de l’alphabet grec, elles veulent rendre la même idée que Alef et Tau, première et dernière lettre de l’alefbet. En français, l’expression “de A à Z” signifiant “du début à la fin” rend compte d’une réalité connexe.

“Je suis l’Alef et le Tau, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin”: c’est ainsi que Jésus annonce son retour dans l’Apocalypse de Jean (Apocalypse 22, 12-13), marquant par là qu’il est l’accomplissement de toutes les Écritures, inscriptions de la Parole de Dieu dont les Lettres sont porteuses.

Il y a en effet une “totalité” de sens inscrite dans les moindres fibres du tissu que forment les Écritures et, notamment, dans les premiers chapitres de la Genèse, ce qui faisait dire à l’exégète Annick de Souzenelle: (Alliance de Feu I, p. 25)

Ôtons nos chaussures et redressons-nous au seuil du sanctuaire de la Genèse, « Béréshit » en hébreu, dont la Tradition dit qu’il contient la totalité de la Torah.

Les chapitres et les versets

Pour bien placer les choses, il faut remarquer que la structure actuelle du récit en chapitres et versets de nos bibles, considérée comme tardive, ne correspond pas exactement à la structure narrative.

En effet, le premier récit déborde clairement sur le deuxième chapitre, jusqu’à Gn 2, 3. Tous ne s’entendent pas sur l’endroit exact où les deux récits de la création se distinguent. Pour nous, l’apparition de l’appellation de Dieu sous le nom de Iaoué-Élohïm en Gn 2, 4b en marque le passage.

Certains incluent, dans le premier récit, la première partie du verset 4 de Genèse 2: “Ceux-ci (sont) les engendrements, les Cieux et la Terre dans leur être créé ».

Nous croyons plutôt que cette partie sert de point de jonction entre les deux récits et d’introduction au second. Le verset 2, 4a est une sorte de résumé du premier récit et rejoint directement Gn 1, 1: “En principe crée, Élohïm, les Cieux et la Terre.” Le verset 2, 4b quant à lui initie la nouvelle dynamique passant de l’appellation de Dieu “Élohïm” à “Iaoué-Élohïm”: « … dans le jour (temps) du faire de Iaoué-Élohïm de la Terre et des Cieux ».

Le rédacteur établit ainsi un lien entre les deux récits, de telle sorte que, même si le Premier récit est chronologiquement postérieur au Second, il doit être considéré comme prolégoménal. C’est dire que, pour bien “lire” le récit de l’Éden qui traite essentiellement de la réalité anthropologique de ADaM (l’Humain), il faut tenir compte de ce qui est dit de la création de ADaM au sein du processus de Création déployé dans le Premier récit.

Réciproquement, la teneur anthropologique du récit de l’Éden confirme l’importance qu’il faut accorder à la création de ADaM/Zakar ou-Neqeva au sein de la “vue d’ensemble” du Premier récit.

À l’appui de cette interprétation des intentions du rédacteur, on peut rappeler que, dans le Premier récit, le regard de Élohïm sur toute la création incluant la création de ADaM/ Zakar ou-Neqeva s’exprime ainsi: “Et voit, Élohïm, que (c’est) extrêmement BON (tov)!”. Or, dans le Second récit, celui de l’Éden, le mot hébreu “tov” revient, cette fois pour confirmer par la négative ce qui est “bon” pour ADaM: “Et dit, Iaoué-Élohïm, il n’est pas BON (“tov”) que ADaM soit seul”.

Passons maintenant à la question des versets qui est plus complexe que celle des chapitres. La division du texte en versets ne correspond certes pas à la structure des jours ni même à vrai dire à aucune autre. Sans entrer dans des détails qui ne servent pas notre propos, nous devons suggérer une organisation du texte qui corresponde à certaines observations qui ont déjà été faites par d’autres et quelques-unes de notre propre cru.

L’axe principal d’articulation du premier récit de création est le nom de Dieu, « Élohïm », qui se trouve être le sujet d’un verbe qui le précède toujours. Ce mode d’entrée en matière, qui implique chaque fois une ‘action’ de Dieu, nous le voyons comme structurant tout le texte. Il confère au texte une rythmique spécifique, presque poétique.

Des 35 mentions du nom de Élohïm dans tout le récit, il se trouve 24 fois au début d’une ‘phrase’, dont 21 fois dans les six jours. Selon nous, cette particularité du texte nous paraît indicative des versets “réels” du texte, réels au sens où ils correspondraient à une structure qui émane du texte.

Prenons l’exemple du jour UN:

Gn 1, 3: « Et dit, Élohïm… ».

Gn 1, 4b: « Et distingue, Élohïm… ».

Gn 1, 5: « Et nomme, Élohïm… ».

Note: Si Gn 1, 4a « et voit, Élohïm, la lumière que (c’est) bon! » n’est pas mentionné, c’est qu’il ne doit pas se retrouver au début d’un verset, comme nous le verrons plus loin.

Appliquant cette approche à la question des versets, les versets actuels de nos bibles et les versets dits « réels » se correspondent pour ce qui est des deux premiers jours, mais à partir du jour troisième, ce n’est plus le cas. Les versets 12 et 13 actuels doivent être vus “en réalité” comme une continuation du verset 11. De même, au jour quatrième, le verset 14 se termine avec le verset 15, le verset 17 par les versets 18 et 19, et ainsi de suite.

Il y aurait donc en réalité 21 versets – au lieu de 29 – correspondant aux six jours dans le premier chapitre et tous commençant par une ‘action’ de Élohïm.

Cette hypothèse se justifie structurellement sur la base des mentions “systématiques” du nom Élohïm tout au long du texte. De plus, de cette façon, nous nous retrouvons avec trois versets pour chacun des cinq premiers jours, et six pour le jour le sixième, pour un total de 21, un multiple de 7. Nous verrons plus loin l’importance du nombre 7 et de ses multiples.

En tenant compte des versets actuels, les 21 versets “réels” seraient répartis comme suit:

Jour UN: 3 versets
Gn 1, 3-4a
Gn 1, 4b
Gn 1, 5

Jour deuxième: 3 versets
Gn 1, 6
Gn 1, 7
Gn 1, 8

Jour troisième: 3 versets
Gn 1, 9
Gn 1, 10
Gn 1, 11-12-13

Jour quatrième: 3 versets
Gn 1, 14-15
Gn 1, 16
Gn 1, 17-18-19

Jour cinquième: 3 versets
Gn 1, 20
Gn 1, 21
Gn 1, 22-23

Jour le sixième: 6 versets
Gn 1, 24
Gn 1, 25
Gn 1, 26
Gn 1, 27
Gn 1, 28
Gn 1, 29-30-31

Cette répartition des versets nous permet de voir clairement que chacun des cinq premiers jours est constitué d’une triple action de Élohïm.

  •  Au jour Un: Élohïm dit, distingue et nomme. 
  •  Au jour deuxième: Élohïm dit, fait et nomme.
  •  Au jour troisième: Élohïm dit, nomme et dit encore.
  •  Au jour quatrième: Élohïm dit, fait et place.
  •  Au jour cinquième: Élohïm dit, CRÉE et bénit.
  • Au jour le sixième, jour de création pour toute “âme de vie” (animal) terrestre et ADaM, le nombre d’actions initiatrices des versets est doublé (2X3): Élohïm dit, fait, dit encore, CRÉE, bénit et enfin dit.

On remarquera que nous avons tenu compte de cette problématique des versets dans notre traduction mot-à-mot posée comme instrument de base de notre interprétation à la section précédente.

Les jours

Revenons à la structure des six jours et voyons ce qui peut s’en dégager. Le jour le septième différant des six autres devra être traité à part.

D’abord, chaque jour commence par un « Et dit » (ou-ïômer)* [YIAMR]. On en compte dix dans tout le texte, dont six d’entre eux introduisent systématiquement un jour.

Note: Rappelons ici que la lettre Y dans YIAMR, sixième de l’alefbet, sert de conjonction. La lettre elle-même est habituellement transcrite Waw. Lorsqu’elle est employée comme conjonction dans le texte hébreu, nous avons choisi de la transcrire par « ou » (ou-ïômer) qui rend bien la prononciation réelle de la conjonction.

Ces dix ‘paroles’ constituent un des éléments fondamentaux de tout le récit. Parmi les occurrences du nom “Élohïm” précédé d’un verbe, l’expression: « Et dit, Élohïm… » (ou-ïômer Élohïm) [YIAMR ALEIM], a un rôle structurant tout autant que le nom Élohïm lui-même. Si les 21 actions de Élohim des six jours marquent les versets réels du texte, l’expression « Et dit, Élohïm » sert à marquer les 6 jours de la création. Chaque jour, en effet, commence par cette expression, que l’on traduit le plus souvent par « Et Élohïm dit », bien qu’il vaudrait mieux, pour être plus près de l’hébreu, traduire « Et dit, Élohïm ».

Bien des possibilités de traduction s’offrent au chercheur attentif. Le lecteur moderne doit être en mesure de comprendre que ce ‘dire’ de Élohïm est loin d’être une « parole en l’air ». Ce qui est exprimé par « Et dit… » (ou-ïômer) [YIAMR ALEIM] est beaucoup plus profond et puissant qu’un simple ‘dire’. Il s’agit de l’expression de la volonté, la volonté créatrice de Élohïm. Ce qu’il ‘dit’ est ce qu’il pense, ce qu’il projette. C’est l’expression de sa volonté créatrice et son effet est que ce qu’il ‘dit’ S’ACCOMPLIT. Au début de chaque jour, c’est donc un projet de Dieu qui est initié.

Au jour UN, il se produit quelque chose de particulier. Ce n’est pas pour rien que ce jour est qualifié de jour UN (eHab) et non pas « jour premier ». L’hébreu est sans équivoque. Le jour UN est fondateur. C’est que Élohïm met en place un élément essentiel de son projet: la lumière, sans laquelle on ne peut pas « voir ». Élohïm se donne ainsi un instrument qui lui permettra de « voir » ce qu’il fait et juger de sa bonté.

C’est ainsi qu’au jour UN, son premier acte est de « penser », « faire être » la lumière, et la lumière « est ». Aussitôt: « et voit, Élohïm (ou-ïâr Élohïm) [YIRA ALEIM] » que la lumière est bonne. À 7 reprises, durant les 6 jours, Élohïm « voit » et déclare ainsi la « bonté » de ce qu’il a fait: « que (c’est) bon! »(ki tov) [KI TOB].

Les sept occurrences de « et voit » (ou-ïâr) [YIRA] se répartissent donc au long des jours (sauf au jour deuxième et au jour le septième) et elles servent de conclusion, exprimant pour ainsi dire le point de vue de Élohïm sur ses propres actions. La dernière occurrence conclut les six jours en entier et elle est marquée par cette emphase, unique dans sa formulation: « et voici (c’est) bon extrêmement! » (tov meod!) [TOB MAD]. Dans les six autres cas, il est dit simplement « ki tov » (“que bon!”). Il s’agit d’une des nombreuses formules que l’on retrouve dans le texte qui servent à le structurer et lui confèrent son rythme.

Pour nos lecteurs qui se demandaient pourquoi nous avons reporté le verset 4a à la suite du verset 3, ils pourront maintenant comprendre notre motivation. Bien que l’expression « Et voit, Élohïm… » exprime une action d’Élohïm, elle ne peut se trouver au début d’un verset, cette formule étant essentiellement conclusive.

Les 35 mentions de “Élohïm” et les dérogations

Comme nous l’avons déjà fait remarquer, le nom de Dieu “Élohïm” revient 35 fois (7X5) dans tout le récit. Les 21 mentions (7X3) de ce nom qui apparaissent en début de ‘phrase’ dans les six jours marquent, pour nous, le début des versets “réels”. Le nom Élohïm apparaît aussi en début de ‘phrase’ une fois dans « Bereshit » (Gn 1, 1) et deux fois dans « Shabat » (Gn 2, 2-3), pour un total de 24 mentions. Ceci nous laisse avec 11 dérogations de ce principe de base et elles s’expliquent assez facilement.

Après avoir établi l’utilisation du nom Élohïm comme élément structurant du texte, nous allons donc compléter en analysant ces dérogations.

Le premier groupe de dérogations est constitué des 7 fois où le nom de Dieu est associé à l’expression “Et voit” (ou-iar) [YIRA]. Elles répondent directement, comme en polarité, aux mentions de Élohïm en tête de phrase. Ainsi, après avoir AGIT (dit, créé, distingué, nommé, …), Élohïm VOIT et il voit que ce qu’il a fait est BON. Cette expression: « Et voit, Élohïm, que (c’est) bon! », sert donc de conclusion, comme nous l’avons déjà mentionné.

Il reste maintenant 4 dérogations.

Deux d’entre elles se trouvent au jour le sixième dans le contexte de la création de ADaM. Il y a d’abord l’expression: « dans l’image de ÉLOHÏM » au verset 27 – on en conçoit l’importance -, et la dernière au verset 28, alors que Élohïm s’adresse à “eux”, Zakar ou-Neqeva”:

Gn 1, 27: « dans l’image de ÉLOHÏM CRÉE “lui” (i.e. le ADaM) Homme! et Femme! CRÉE eux (i.e. Zakar ou-Neqeva) »

Gn 1, 28: « Et dit à eux, ÉLOHÏM, fructifiez et multipliez et remplissez la terre et (la) conquérez et dominez… ».

Enfin, les deux dernières dérogations se répondent vraisemblablement, l’une se trouvant au début de tout le récit, dans la partie que nous avons surnommée « Bereshit » (Gn 1, 1-2), et l’autre à la toute fin dans la partie dite « Shabat » (Gn 2, 1-3). Ces deux dérogations se trouvent donc hors des six jours et marquent la présence quasi ontologique de Élohïm, en deçà ou au delà même de ses actions.

Gn 1, 2: Et la terre est tohou et bohou et la ténèbre sur la face de l’abîme et le souffle (de) ÉLOHÏM plane sur la face des eaux.

Gn 2, 3b: Et il sanctifie lui (i.e. le jour le septième) car en lui il se retire de toute son oeuvre que il crée ÉLOHÏM pour faire.

L’auteur est ainsi parvenu à remplir son programme symbolique avec ses 35 mentions de “Élohïm” en les distribuant de telle sorte que même cette distribution porte un ou des sens. Élohïm est structurellement l’Alef et le Tau, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin de sa Création.

Considérations numériques et asymétrie

Si l’on considère le texte hébreu, il y a un grand nombre de considérations numériques et formelles relatives à la structure du récit touchant les mots, les lettres, la répartition des versets et les jours, considérations qui ont déjà été observées par maints spécialistes. Certaines rendent indéniable l’intention consciente de l’auteur.

Par exemple, on peut remarquer que les quatre premiers jours totalisent 207 mots répartis comme suit: le jour UN et le jour deuxième ensemble comptent 69 mots et les jours troisième et quatrième comptent 69 mots chacun. Les jours cinquième et le sixième totalisent aussi un total de 207 mots.

On peut également retrouver un bon nombre de formules où le chiffre 7 est en vedette. Nous avons déjà mentionné les 7 “Et voit” (« ou-iar ») [YIRA], mais il y a d’autres cas. Notons les plus importants:

  • Les 7 jours, bien entendu;
  • Les 7 mentions de CRÉE (« bara ») [BRA];
  • Les 7 “et il en est ainsi” (« ou-ïéï ken ») [YIEI KN], qui ponctuent le récit.

 On peut aller encore plus loin et voir l’application de la valeur du 7 dans ses multiples:

  • Gn 1, 1 comportent 28 lettres (7X4);
  • Les deux versets de « Bereshit » comptent 21  mots (7X3): 7 mots en Gn 1, 1 et 14 mots (7X2) en Gn 1, 2;
  • Le nom Élohïm se trouve 21  fois (7X3) en tête de verset dans les six premiers jours et 14 autres fois (7X2) ailleurs dans l’heptameron, pour un total de 35 fois (7X5);
  • Les trois versets de “Shabat” (Gn 2, 1-3), qui correspond au jour le septième, comptent 35 mots (7X5).

Cela ne veut pas dire que nous nous trouvions toujours face à un texte structuré comme le plus classique des alexandrins.

Certains éléments asymétriques de la structure du récit nous surprennent. En fait, le récit comporte autant de dérogations qui provoquent cette asymétrie que d’applications de formules numériques que tous peuvent observer, et ce à un point tel que nous devons envisager qu’elles soient elles aussi volontaires.

Nous avons déjà eu l’occasion d’examiner les dérogations qui concernent l’emploi du nom Élohïm.

Prenons maintenant l’exemple des dix ‘paroles’ qui se présentent comme suit: « Et dit, Élohïm »(ou-ïômer) [YIAMR] et que tous admettent si facilement sans pourtant mentionner qu’au jour cinquième Élohïm « parle » une onzième fois aux êtres qu’il vient de créer. Le verbe “dire” est alors utilisé à un temps différent: “Et bénit eux, Élohïm, en DISANT…”.

La tradition juive établit un lien entre les dix “Et dit” (ou-ïômer) [YIAMR] de Genèse 1 et les dix ‘paroles’ de Exode 20, appelées – peut-être à tort – les dix ‘commandements’.

Ce lien est certainement justifié. On n’a qu’à noter la remarquable analogie de structure dans laquelle s’insère le verbe ‘dire’. Ainsi, le premier verset de Exode 20: « Et Élohïm parla toutes ces paroles DISANT… » comporte 7 mots et 28 lettres, exactement comme le premier verset de Genèse 1.

Le verbe que nous traduisons par « disant » (lemôr) [LAMR] est une autre forme de ce verbe « dire » que nous avons rencontré dans Genèse 1: “Et dit”(ou-ïômer) [YIAMR]. Ainsi l’auteur du premier récit, en utilisant un autre temps du verbe au jour cinquième, non seulement donne au verbe un sens différent, mais établit un lien symbolique avec l’important passage de Exode 20. Voyons lequel.

Contrairement à “Et dit” (ou-ïômer) [YIAMR] qui implique, comme nous l’avons mentionné, l’idée du projet de Élohïm,  “disant” (lemôr) [LAMR] implique effectivement l’idée d’une sorte de ‘commandement’. Il ne s’agit donc plus d’une « idée » divine qui s’accomplira, mais d’une parole où Élohim indique à sa créature ce qu’il attend d’eux.

À l’appui de cette interprétation, on peut évoquer le fait que “disant” (lemôr) [LAMR] revient dans le deuxième récit de création avec la même connotation. Il s’agit du premier commandement – qui est une ‘parole’ – le plus fondamental de tous. (Gn 2, 16-17)

Et Iaoué-Élohïm commanda ADaM “DISANT” (lemôr) [LAMR]: « De chaque arbre du jardin tu peux manger de mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas…»

Le contexte est également très semblable dans les deux cas. La onzième parole du premier récit de création se trouve au jour cinquième, le verbe “DISANT” apparaissant dans le contexte de la création des premières âmes de vie, le poisson et l’oiseau. C’est la première fois que Élohïm s’adresse directement à sa créature.

De même, le verbe “DISANT” du second récit apparaît tout juste avant cette parole qui annonce le “projet” de Dieu au sujet de ADaM : (Gn 2, 18)

Et dit, Iaoué-Élohïm: « Il n’est pas bon que ADaM soit seul. Il faut que je lui fasse un ezer kenegdo.”

Note: Le mot hébreu “ezer” ici employé, que l’on traduit généralement par “une aide”, est un nom masculin.

Le onzième « dire » de Genèse 1 fait donc passer le texte à d’autres niveaux de significations.

Cette « parole » introduit aussi le « pérou/ourévou/oumilou » (notez les rimes). Ce « fructifiez/croissez/multipliez » qui est adressé aux poissons et aux oiseaux au jour cinquième, et qui sera réitéré au ADaM nouvellement créé, au jour le sixième. Dans les deux cas, il succède à une bénédiction.

 Jour cinquième (Gn 1, 21-22)

Et CRÉE, Élohïm, les poissons les grands et toute âme de vie le rampant (glissant) qui foisonnent (dans) les eaux selon leur espèce et chaque volatile volant selon son espèce. Et voit, Élohïm, que (c’est) bon!

Et BÉNIT Eux, Élohïm, en DISANT fructifiez et multipliez et remplissez les eaux dans les mers et que le volatile se multiplie sur terre.

Jour le sixième (Gn 1, 27-28)

Et CRÉE, Élohïm, le Adam dans son image dans l’image de Élohïm CRÉE lui Homme! et Femme! CRÉE eux.

Et BÉNIT eux, Élohïm, et DIT à eux, Élohïm, fructifiez et multipliez et remplissez la terre et (la) conquérez et dominez sur les poissons de la mer et sur l’oiseau des cieux et sur toute vie qui rampe sur la terre.

Ce parallèle est d’autant plus signifiant que le dire/commandement suit le retour du verbe « CRÉER » (bara) [BRA], lui qui est si important et qui apparaît au verset précédent. Est-ce que l’auteur veut donner une importance particulière à la « création » des êtres vivant dans les eaux et dans les cieux? Rien ne l’indique. Il faudrait plutôt penser que ce « créer » s’applique à toute « âme de vie » (nephesh Haïa) [NPS HIE], non seulement aux “animaux” aquatiques et aériens mais encore terrestres.

Il faut par ailleurs noter que, s’il y a réitération du dire/commandement « fructifiez et multipliez et remplissez » du jour cinquième au jour le sixième, les deux contextes ne sont pas identiques, puisque le temps du verbe « disant » (lemôr) [LAMR] du jour cinquième n’est pas repris au jour le sixième. Il s’agit plutôt de la forme « et dit » (ou-ïômer) [YIAMR]. De même, au jour le sixième, en ce qui concerne ADaM/Zakar ou-Neqeva l’enchaînement des verbes se poursuit: « fructifiez et multipliez et remplissez la terre et (la) conquérez et dominez… »

Cette « asymétrie » ne fait que confirmer la volonté de l’auteur de déroger à sa structure pour des fins d’ordre sémantique. Ce faisant, il souligne:

  • Le statut particulier des âmes de vie.
  • L’importance de ce « commandement »: fructifiez et multipliez et remplissez
  • Le lien étroit qui unit les âmes de vie et le ADaM.

Et, finalement, par la logique des enchaînements (« et (la) conquérez et dominez sur les poissons de la mer et sur l’oiseau des cieux… »):

  • Le dominion de ADaM sur l’ensemble de la création.

C’est ainsi que, par un jeu subtil de combinaisons impliquant les mots et les structures, l’auteur introduit des niveaux sémantiques d’une complexité inédite et féconde. Il ne lui suffit pas de se maintenir à un premier niveau ni de s’amuser avec les nombres. Comme dans le cas que nous venons d’évoquer, il y a certes dix ‘paroles’, mais aussi une onzième, une autre sorte de “dire”, ce qui ouvre de nouvelles portes quant à l’interprétation des structures qui sont à l’oeuvre.

Retenons donc que l’auteur n’agit pas au hasard de ses fantaisies dans le seul but de compléter ses formules numériques, remplaçant, par exemple, “Et dit” (ou-ïômer) [YIAMR] par « disant » (lemôr) [LAMR] pour ne pas dépasser le nombre 10, sous prétexte de conserver le rapport de symétrie avec les 10 commandements de l’Exode. Ses « jeux de mots » combinant éléments symétriques et asymétrie sont chacun porteurs d’un sens profond et reflètent une subtilité rarement évoquée.

C’est donc en tenant compte de cette subtilité que nous allons explorer dans un prochain chapitre un certain nombre de thématiques qui sont mises en jeu dans le cours du premier récit de la Genèse et qui contribuent à brosser un tableau très expressif de la réalité dans son ensemble. Il s’agit d’un contexte d’une formidable richesse sémantique dans lequel viendra s’inscrire le couple primordial Zakar ou-Neqeva.

Chapitre 2. Déploiement des six jours de création

 

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4 Responses to Premier récit de la création. Chapitre 1 – La structure du Premier récit de la création

  1. Jennie dit :

    Vos travaux de chercheurs me réjouissent beaucoup!

    Permettez que je vous partage quelques réflexions que j’ai eu hier et qui servent mon propos d’expliquer en quoi je trouve vos travaux très importants:

    J’écoutais hier une des émissions radiophoniques réalisées par l’Académie Française, et qui permettent de faire découvrir les oeuvres littéraires qui naissent justement des académiciens.

    L’auteur interviewé, historien, partageait les fruits de ses recherches sur le thème de la première croisade. Il en profitait pour décrire la méthode scientifique qu’il s’efforce d’appliquer avec une rigueur toujours renouvelée, afin de dévoiler au grand jour la vérité historique. En même temps, il abordait au passage la différence qui existe entre cette vérité historique et sa forme «prêt-à-porter» véhiculées d’une façon extrêmement simplifiée, surtout à des fins d’enseignement et de vulgarisation. Cette forme «prêt-à-porter», parfois mensongère si on s’y attarde un peu, traverse pourtant les siècles et se transmet dans les médias et dans les salles de cours comme des dogmes irréfutables.

    Cet auteur est aussi professeur d’histoire, et j’ai été particulièrement charmée de l’entendre dire: oui j’ai déjà pensé ça, j’ai même déjà enseigné ça dans ma salle de cours, mais que l’on me pardonne, maintenant mes recherches m’ont démontré que j’avais tort…j’ai ne sais trop pourquoi ça m’a fait tant de bien d’attendre ces paroles! En fait, je pense que c’est l’honnêteté d’une vraie démarche scientifique qui fait tant de bien.

    L’interview ne criait pas du tout au scandale face à cette «histoire modifiée» véhiculée ici et là. On comprenait que ça fait partit de notre capacité limitée de compréhension et de communication, de la façon qu’à l’être humain de «chercher à tâtons» le sens de la réalité qui l’entoure.

    Mais il ne faut pas arrêter de chercher pour autant! Il ne faut pas se suffire d’une explication si elle n’est pas la bonne! Toujours revenir aux sources, corréler, éprouver les logiques boiteuses; aimer passionnément la vérité même si elle ne nous dit pas ce que nous voulions entendre. Il n’est pas ici question de remettre en doute ou de réinterpréter à la saveur du moment, mais plutôt de participer activement à un dévoilement plus juste.

    Tout ça pour dire que je suis très contente de pouvoir lire vos travaux de recherche que je sais très rigoureux.

  2. Anne dit :

    Hello,

    I am really happy that you have published another article. I have read through your first chapter it and is is very clear and ‘structured’ just as the author of the story of Creation. I am eagarly moving onto your second chapter.

    I admire your rigour and your quest for understanding and uncovering our Creator’s intent in the relationship between Man and Woman and the relationship between them and Him.

  3. Anne dit :

    Oops, I thought you had already published the second chapter…I will await patiently.

  4. Pierre Roland TCHANOU dit :

    C’est merveilleux!!!

    J’aimerai bien m’inscrire à votre cours en ligne sur l’hébreux ancien, au cas où ce cours existe.

    Félicitations.

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